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Il y a 30 ans le 24 août 1991 - Côte de Jor en Dordogne « Rencontres de personnes de bonne volonté »

Il y a trente années donc, nous avons vécu un événement fort et signifiant, “les rencontres de personnes de bonne volonté” pour évoquer les déclinaisons de ce que pouvait évoquer le mot « Paix » pour les uns et les autres, paix de l’esprit, de la conscience, la paix en soi-même, le temps de paix entre les conflits, grands et petits ; lorsque les rivalités exacerbées règnent et que l’esprit de fraternité n’est pas cultivé dans le quotidien… “l’arbre de paix ne peut croître”, mais s’étiole et dépérit.
Ces rencontres sur le haut de la Côte de Jor en Dordogne (commune de Saint-Léon-sur-Vézère) le 24 août 1991* faisaient une suite, certes beaucoup plus modeste et beaucoup moins médiatisée, à celles d’Assise d’octobre 1986, mais dans le même esprit, surtout y intégrant à part entière la “société civile” aux côtés du monde clérical. 

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Avons-nous été bien inspirés d’y avoir contribué et d’être là ? Quelque peu “candide” ? Cela reste à voir, nous ne savons pas vraiment … toujours est-il que trois décennies plus tard, alors que probablement peu de référents mémoriels à ce sujet subsistent, il nous est apparu de quelque utilité de remémorer cet événement qui pour notre part restera ancré dans notre humble vie de “citoyen lambda”.

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* 1991 - Année internationale du Tibet

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Nous nous bornerons à transcrire quelques passages de l’intervention de l’Abbé Pierre, ainsi que de mettre à disposition en audio le compte rendu des divers intervenants de cette journée.(1)
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Interventions - Dalaï Lama, Abbé Pierre , Noël Copin, Chân Không, Myriam Lessager et bien d'autres ...

En hommage et à la mémoire de  l’Abbé Pierre “prophète en son temps” :
(vingt-deuxième minute) 
— « D’abord, je pense que dès que l’on aborde avec des mots des réalités que l’on peut dire “sacrées”, il faut commencer par dépoussiérer, débarbouiller les mots, les “mots” sont usés, “fatigués”, ont été tant employés de manière trompeuse ; je vais vous en dire un exemple :
 […] j’ai eu à me rendre en Amérique du Sud où se créaient des communautés d’Emmaüs, j’ai rencontré des gens qui étaient de “bonne conscience” et qui disaient ; “nous, nous sommes pour la paix !” et je leur ai dit : “vous avez pris tout le plat dans votre assiette, en laissant les assiettes des autres vides, alors bien sûr que vous êtes pour la paix, mais cette paix-là, elle est une violence ! ” 
J’ai une conviction très forte en moi, c’est que l’on nous a trompés lorsque dans notre éducation on nous a dit qu’il fallait compter la colère parmi les “vices”, ce n’est pas vrai ! Comme chrétien je dis :  ce n’est pas vrai ! 
Jésus “en qui je crois”, a eu “des colères” ! Elles n’étaient pas des “vices”. Ce qui peut être vice, c’est l’absurdité de l’objet que l’on donne à la colère, mais l’irascibilité**  elle est en nous comme la sensibilité, comme la capacité intellectuelle, c’est une des virtualités, un des “vertus” de l’Homme, la capacité “d’être en colère”, mais, encore faut-il savoir si il se met en colère dans l’idolâtrie de lui-même, parce qu’il est contrarié, ou si il ne se met pas en colère lorsqu’il voit la brute taper sur l’enfant. Celui qui n’a pas de colère lorsqu’il voit cela, le fort écraser le faible, celui-là ce n’est pas vrai qu’il est un “Homme de paix”, il n’est qu’un “Homme de paix” que si il met “sa colère” pour que s’arrête la brimade envers le “petit” par le “gros” ! 
Et enfin, rejoignant ce que vient de dire Noël Copin, et il a eu bien raison, je pense que lorsque les gens de “bon cœur” s’apitoient sur la misère à travers le monde, et Dieu sait si elle grande !, Ils ont tendance à penser qu’il faudra qu’il y ait la paix pour que cette misère disparaisse. Moi je crie qu’il n’y aura jamais la paix si nous ne prenons pas conscience de ce que l’humanité toute entière dans l’époque actuelle est agressée par la misère ; la misère a “déclaré la guerre à l’humanité” ! et nous sommes des lâches si nous ne faisons pas face à cette agression. C’est de là que viendra la paix, lorsque dans la colère contre la misère, usant de toutes nos énergies et nos capacités pour que cette misère disparaisse, alors par cette colère  naîtra la Paix. La paix, voyez-vous, pour moi, elle s’identifie avec “ma foi”. On a voulu ici une assemblée inter-religieuse, que c’est bon, oui, nous avons tous conscience de ce que “l’Éternel” est indicible ; Jésus nous dit, Saint-Jean nous dit, “Dieu” personne ne l’a jamais vu, nous croyons, nous chrétiens, que nous a été révélé que “l’Éternel” est Amour, je dis “est Amour quand même”, malgré tout ce qui semble nier son Amour, nous croyons que “l’Éternel” est Amour et que si tant de malheurs existent, c’est parce qu’il est Amour. Il a voulu nous donner la liberté, car qu’aurait de bon un univers parfait, merveilleux, où tout tournerait rond comme les étoiles dans le ciel et où il n’y aurait pas de libertés, il n’y aurait pas d’Amour, l’amour ne peut exister que si il y a de la liberté ; “Dieu” est venu volontairement le captif de la liberté qu’il nous a donnée, il a voulu que nous sachions que nous sommes aimé(e)s et que nous sommes libres que pour avoir cette capacité de répondre par l’Amour à l’Amour et le malheur de notre temps, c’est depuis plusieurs générations d’avoir voulu glorifier la liberté, mais en lui faisant croire qu’elle est sans but, qu’elle est liberté de faire, de faire ceci ou cela, ce n’est pas vrai ! La liberté qui ne reconnaît pas qu’elle a une finalité, une destination, un but, une raison d’être, très vite elle s’autodétruit, génère autour d’elle la peur ; “si je vois que tu es libre, toi mon voisin, et que tu as quelque puissance et que ne je ne vois pas que tu m‘aime (m’apprécie), je ne peux pas ne pas craindre et je vais chercher à avoir un peu plus de puissance que toi, pour me rassurer et il n’y a plus de fin jusqu’à « la guerre des étoiles » : la course aux armements ! Tant que la liberté ne reconnaît pas qu’elle est ce pourquoi l’Homme existe afin qu’il soit capable d’Amour, tant que la liberté n’a pas conscience de ce qu’elle est, elle est liberté dans la mesure ou elle se reconnaît “captive” de cet appel, de cette vocation d’être échos dans la création, échos d’Amour, l’Amour Éternel, tant que cela n’est pas la peur l’emporte, et plus la peur que la soif de domination impériale a fait les guerres au long des siècles de ce que nous connaissons de l’histoire humaine. A nous de faire que la peur s’éloigne parce que la liberté paraîtra comme voulant “Aimer”.  
(puis à 1: 07: 15)
[…]
Je pense à trois réalités :
 Une ; c’est que si nous voulons agir pour la paix, nous devons vouloir savoir ! Nous sommes la première génération de l’histoire de l’Humanité qui ne pourra plus jamais dire « Nous ne savions pas ! ». Tout ce qui arrive d’important à travers le monde, immédiatement nous en avons jusqu’à des images dans nos demeures, il faut accepter de vouloir savoir ; pour avoir mal de ce qui fait mal aux autres.
Et puis deuxièmement, il faut ne pas se tromper de colère. On a évoqué hors de cette assemblée, en journée, ces moments particulièrement horribles dans l’histoire humaine qu’ont été les diverses guerres de religions ; erreur de colère ! Parce que aux Hommes n’était pas présenté “l’ennemi” véritable, qui était ce que souffre l’autre, alors les hommes s’entretuaient dans le fanatisme !  
Et puis troisièmement ; agissons non pas pour ceux qui souffrent mais avec ceux qui souffrent ! Autrement nos actions restent vaines, elles ne sont pas véritable don, ou plutôt trouvaille de dignité, pour ceux qui n’avaient pas simplement souffert de manquer de tout le nécessaire, mais pour tout ceux qui avaient éprouvé le sentiment  d’être de trop sur la terre, de trop dans la société ; la misère profonde, fondamentale c’est ça ! C’est avoir le sentiment d’être de trop […] que l’action pour être réellement action de paix, parce que guerre contre la misère, elle doit être avec ceux qui souffrent. 
[…]
C’est une journée bénie que celle-là et je vous ferai une confidence […] ce jour qui est la fête de St Barthélémy, c’est le jour où j’ai été ordonné prêtre il y a cinquante trois ans ! »                    

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(1) Nous avons déjà en effet consacré un article sur ce blog à ce sujet : http://camisard.hautetfort.com/archive/2008/03/24/kouchner-d-l-abbe-p-dordogne-aout-91.html

* irascible comme : désir et appétence (ou encore ardence) à surmonter la difficulté. Ricœur, Philos. de la volonté,1949, p. 250.

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Paris 10 mars 1993 (Place du Trocadéro)

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Paris 10 mars 1993 (face à l'Ambassade de Chine - Hôtel du Rouvre, Rue Washington )

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Jamyang Norbu - .jpgPour le reste, aujourd’hui nous joignons la traduction d’un article récent d’un interview de l’écrivain tibétain en exil Jamyang Norbu, son contenu et le propos nous étant apparu comme opportun et pertinent :

 

Défendre « le Toit du monde » … 
La quête perpétuelle de Jamyang Norbu pour l'indépendance du Tibet
(par Judith Hertog -  juin 2021)


L'écrivain et militant tibétain Jamyang Norbu a la réputation d'être un fauteur de troubles. Il a été l'une des rares voix de la communauté tibétaine en exil à critiquer publiquement le quatorzième dalaï-lama, le chef spirituel et politique profondément vénéré du Tibet, qui a fui en exil en 1959. Norbu reproche au dalaï-lama sa volonté de donner la souveraineté tibétaine au gouvernement chinois, qui contrôle le Tibet depuis 1950. Norbu critique également les stéréotypes occidentaux selon lesquels le Tibet est une terre de pureté et de sagesse d'un autre monde, arguant que cela réduit sa patrie à un endroit qui existe pour les besoins spirituels de l'Occident consommateurs. Et il condamne les Occidentaux qui vantent la culture et la religion tibétaines comme idéales tout en ignorant la souffrance du peuple tibétain actuel.
La vision de Norbu pour l'avenir du Tibet n'est pas un pays imaginaire bouddhiste mais une démocratie moderne. Pour faire avancer cette vision, il défend la culture tibétaine laïque et promeut l'indépendance du pays. Il a été directeur de l'Institut tibétain des arts du spectacle à Dharamsala, en Inde ; un directeur fondateur de l'Institut Amnye Machen, et rédacteur en chef d'un journal tibétain indépendant. Norbu a également été un écrivain prolifique de pièces de théâtre, de journalisme et de nouvelles. Son roman policier, The Mandala of Sherlock Holmes, qui raconte les aventures fictives du détective du XIXe siècle au Tibet, a remporté le prestigieux Crossword Book Award en Inde. Le dernier livre de Norbu, Echoes from Forgotten Mountains : « A Literary Journey into Memories of Tibet », devrait être publié à la fin de cette année. Bien que son franc-parler ait fait de lui une figure controversée, il lui a également valu de nombreux lecteurs fidèles de son blog politique, Shadow Tibet (jamyangnorbu.com).
Norbu a passé la première année et demie de sa vie au Tibet avant que sa famille ne déménage à Darjeeling, en Inde, en octobre 1950. L'armée chinoise avait récemment occupé les régions frontalières du Tibet et menaçait de marcher sur Lhassa, la capitale. Le gouvernement tibétain, dirigé à l'époque par le Dalaï Lama de quinze ans, n'a pas pu défier les puissantes forces chinoises et, sous la contrainte, il a signé un accord acceptant la souveraineté chinoise sur le Tibet. En 1959, alors que le régime communiste chinois devenait de plus en plus oppressif, un soulèvement éclata à Lhassa. Au milieu de la violence, le Dalaï Lama et de nombreux autres Tibétains, y compris la plupart des membres du gouvernement, se sont enfuis en Inde, où ils ont établi un gouvernement tibétain en exil à Dharamsala. Aujourd'hui, environ 150 000 Tibétains vivent en Inde et ailleurs, tandis qu'environ 6 millions restent au Tibet sous domination chinoise.
À dix-neuf ans, Norbu rejoint les guérilleros tibétains qui, avec l'aide de la CIA, combattent les Chinois depuis des bases du nord du Népal. Lorsque la CIA a mis fin à son soutien à la guérilla au début des années 1970, Norbu a déménagé à Dharamsala et est devenu militant et écrivain. En 1995, en raison de harcèlement et de menaces, il a décidé de quitter Dharamsala et est venu aux États-Unis, où il continue d'écrire sur le Tibet.
Bien que Norbu critique la politique de réconciliation du Dalaï Lama envers la Chine, il a également décrit le chef spirituelJamyang Norbu - D.-L .jpg comme le "symbole vivant de l'espoir tibétain de liberté". En 2018, Norbu a eu une audience privée d'une heure avec le Dalaï Lama, qui l'a remercié pour son engagement en faveur de la cause tibétaine. Bien que le Dalaï Lama ait clairement indiqué qu'il croyait que la seule voie à suivre pour le Tibet était de négocier avec la Chine, il a également exhorté Norbu à poursuivre son travail et a accepté de bénir tous les militants indépendantistes tibétains.

Norbu m'a parlé fin 2020 via un chat vidéo depuis son domicile dans le Tennessee, où il était assis dans un bureau rempli de livres. Il allait faire bientôt ses valises pour le déménagement de sa famille à New York.

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Hertog : Le titre de votre blog est Shadow Tibet, et vous avez également une collection d'essais portant ce nom. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?
Norbu : C'est le Tibet sur lequel j'essaie d'écrire, pas le Tibet de l'imagination occidentale – les hauts plateaux ensoleillés de l'Himalaya, baignés de la splendeur d'Hollywood – mais le Tibet sombre, où les gens souffrent ; où les gens sont traumatisés et confus ; où les gens luttent pour porter leurs idéaux ; où les gens vont dans les prisons chinoises, et où 164 Tibétains se sont immolés par le feu en signe de protestation. J'essaie d'être le porte-parole de ce Tibet.

Hertog : Quelle est la situation au Tibet maintenant ? Avez-vous des nouvelles de là-bas ?
Norbu : J'ai quelques contacts qui me tiennent au courant, mais les autorités chinoises sévissent vraiment. Les communications numériques sont surveillées et la surveillance est devenue globale. Depuis quelques années, il est presque impossible de communiquer. Beaucoup de gens que je connais ont perdu contact avec des membres de leur famille au Tibet. Je n'ai pas pu parler à mes tantes et à mon cousin qui vivent à Lhassa.
Il y a eu beaucoup de choses dans les médias occidentaux sur le sort des Ouïghours [une minorité ethnique majoritairement musulmane – NDLR] au Xinjiang, mais la situation au Tibet est tout aussi mauvaise. En fait, le secrétaire du Parti communiste responsable du système de surveillance qui opprime les Ouïghours était à l'origine le secrétaire du Parti du Tibet. Il y a développé et testé ses stratégies de surveillance.
Les Tibétains n'ont aucune liberté de mouvement. Il y a des caméras avec un logiciel de reconnaissance faciale partout. Les communications téléphoniques des personnes sont surveillées. À Lhassa, il y a des points de contrôle tous les quelques centaines de mètres où les Tibétains doivent montrer leurs papiers et sont soumis à des fouilles. Mais les touristes chinois qui visitent Lhassa peuvent se déplacer librement, ils pensent donc que le Tibet est un endroit merveilleux.
Au cours de la dernière décennie, de nombreux Tibétains ont traversé le col glacé de Nangpa La jusqu'au Népal, mais maintenant la frontière est surveillée par des satellites et des drones, et certains pris en train d'essayer de s'échapper ont été abattus. Si les réfugiés tibétains parviennent à traverser, le gouvernement népalais a signé un accord avec la Chine pour les remettre aux autorités chinoises.
Il y a un long et lent génocide en cours au Tibet. Le gouvernement chinois sait que, tant que la langue et la culture tibétaines resteront vivantes, les Tibétains résisteront à l'adhésion à la Chine. Les autorités tentent donc systématiquement d'effacer la culture et l'identité tibétaines. Les Tibétains sont découragés de pratiquer leur religion. Il y a des caméras et des postes de contrôle dans les temples pour surveiller qui vient prier, et les monastères ont été transformés en camps de rééducation où les moines doivent étudier l'idéologie du Parti communiste au lieu du bouddhisme. La langue tibétaine est remplacée par le chinois dans les écoles, et les enfants tibétains les plus brillants sont envoyés dans des internats en Chine, où ils sont immergés dans la culture chinoise. Les Tibétains ne peuvent pas faire grand-chose à ce sujet, car si vous ne parlez pas chinois, vous ne pouvez pas trouver de travail ou de fonction dans la société tibétaine. La jeune génération y parle maintenant mieux le chinois que le tibétain. De nombreux jeunes Tibétains ne savent ni lire ni écrire leur langue maternelle. Les autorités répriment toute tentative de promouvoir l'enseignement de la langue et de la culture tibétaines. Pendant ce temps, de plus en plus d'immigrants chinois sont encouragés à s'installer au Tibet. Dans la région de Lhassa, je pense qu'il y a maintenant plus de résidents chinois que de Tibétains. En quelques générations, le Tibet pourrait être complètement absorbé dans la culture chinoise.
Hertog : À l'automne 2020, des manifestations populaires ont éclaté en Mongolie intérieure [une région ethnique de la République populaire de Chine – NDLR] après que le gouvernement chinois a tenté d'éliminer l'enseignement en mongol dans les écoles publiques. Pensez-vous que la même chose pourrait se produire au Tibet ?
Norbu : De telles manifestations contre la langue ont éclaté dans toute la région d'Amdo au Tibet en 2010. Le président chinois Xi Jinping a une politique nationaliste intransigeante pour forcer tout le monde dans le pays à s'assimiler à la culture chinoise, mais les gens ont un lien émotionnel avec leur langue maternelle. Et ce n'est pas seulement le cas des Mongols et des Tibétains. Il y a eu des manifestations à Guangzhou en 2010 lorsque le gouvernement a tenté de forcer les chaînes de télévision locales à diffuser en mandarin au lieu du cantonais. Si Xi Jinping réussit à imposer ces politiques en utilisant la pure oppression, alors la démocratie et la liberté au Tibet sont vouées à l'échec. Mais les gens ne peuvent être poussés que jusqu'à un certain point. À un moment donné, ils peuvent descendre dans la rue, comme ils l'ont fait en Mongolie intérieure.
Hertog : Vous avez critiqué l'idéalisation occidentale du Tibet, qualifiant même l'attirance pour le bouddhisme tibétain de « colonialisme New Age ». Que veux-tu dire par là ?
Norbu : Les Occidentaux supposent – ce n'est jamais dit mais toujours sous-entendu – que le monde tourne autour d'eux et que les religions et les cultures orientales existent juste pour qu'ils les découvrent. À l'époque où je vivais à Dharamsala, mes amis hippies occidentaux me disaient que la destruction au Tibet était très tragique, oui, mais l'invasion chinoise avait également servi le merveilleux objectif d'amener le dharma en Occident. Ils récitaient cette vieille prophétie : « Quand l'oiseau de fer s'envolera, le dharma viendra en Occident. [Certains interprètent cela comme signifiant que le bouddhisme se répandrait en Occident après l'invention de l'avion. — Ed.] C'était exaspérant. Ces gens ne savaient rien du bouddhisme, mais ils connaissaient cette prophétie. Je trouve extrêmement frustrant que des Occidentaux agissent comme si la religion et la culture tibétaines n'existaient que pour leurs besoins.
Une partie de cette appropriation culturelle s'exprime de manière naïve. Je me souviens d'un couple de hippies occidentaux se promenant dans Dharamsala vêtus de vêtements de paysans tibétains. Ils n'avaient aucune idée à quel point ils avaient l'air comiques. Ce genre d'appropriation naïve est inoffensif. Les gens qui mettent des drapeaux de prière tibétains ou qui achètent des bols chantants « tibétains » – qui ne sont en fait pas du tout tibétains – sont idiots, mais je le comprends. C'est une impulsion commune pour idéaliser une autre culture. Ce qui me dérange vraiment, ce sont les gens qui utilisent le bouddhisme tibétain à leur propre profit, qui s'approprient cette aura de super-pouvoirs mystiques associés aux lamas pour se promouvoir.
Ensuite, il y a des Occidentaux qui ont étudié le bouddhisme tibétain mais qui veulent le dépouiller de tout contexte et tradition et promouvoir une version sélective et aseptisée du bouddhisme qui plaît au public occidental. Apparemment, ils pensent que le bouddhisme tibétain traditionnel est trop primitif et superstitieux, alors ils le reconditionnent en « bouddhisme laïc ». Ils transforment la méditation en un remède contre l'anxiété et la dépression ou un moyen d'améliorer les performances de votre entreprise. Lorsque le Bouddha a enseigné la méditation de pleine conscience, il l'a conçue comme une pratique spirituelle pour atteindre l'illumination, et non comme un outil pour vous aider à faire face à la vie quotidienne. Vous ne pouvez pas utiliser la méditation de pleine conscience bouddhiste comme vous le feriez avec une aspirine pour résoudre un mal de tête. La dépression et l'anxiété sont des symptômes de la plus grande maladie dont nous souffrons tous, qui est le samsara [le cycle de souffrance auquel, selon le bouddhisme, tous les êtres vivants sont liés comme condition d'existence - Ed.].
Si vous enseignez des idées bouddhistes tout en ignorant les enseignements de Bouddha, vous abusez du bouddhisme. Bien sûr, tous les bouddhistes occidentaux ne sont pas fautifs – certains sont sérieux et bien informés – mais ceux qui essaient de vendre le bouddhisme en le reconditionnant pour la consommation occidentale le rabaissent.
Hertog : Au cours de sa longue histoire, le bouddhisme s'est propagé d'un endroit à l'autre, et il a toujours changé dans le processus. Les Tibétains ont reçu le bouddhisme de l'Inde il y a plusieurs siècles et l'ont adapté à leur propre culture. En quoi la version occidentale est-elle différente ?
Norbu : C'est vrai, le bouddhisme est venu au Tibet, originaire de l'Inde, et au fil des siècles les Tibétains l'ont changé. Mais ce que font ces Occidentaux est différent, car le rapport de force est inégal. Ils ont cette attitude de droiture morale, mais leurs objectifs sont égoïstes. Il est faux de s'approprier la religion d'une autre culture et de l'utiliser hors de son contexte à ses propres fins tout en ignorant la source. Bien sûr, les vieilles institutions bouddhistes ont leurs défauts – je suis le premier à les signaler – mais ce sont ces institutions qui ont maintenu le bouddhisme en vie pendant tant de siècles. Nous leur devons énormément de gratitude et de respect.
Hertog :  les Occidentaux se sont également appropriés l'image du Tibet, pour ajouter une aura de spiritualité à la marchandise.
Norbu : Oui, cela déprécie notre culture, mais je ne veux pas être trop pointilleux sur les articles vendus sur les sites Web et le dharma dans les magasins New-Age, les bols chantants, les drapeaux de prière, etc. Même si cela n'a rien à voir avec la culture tibétaine, cela peut aider à faire vivre individuellement des Tibétains. Donc ne contestez pas cela. En fait, ce n'est pas nouveau. À l'époque victorienne également, les Occidentaux s'intéressaient aux artefacts tibétains. Les touristes occidentaux venaient à Darjeeling, où les commerçants tibétains leur vendaient les tambours crâniens, les chapelets et les poignards. [L'écrivain anglais] Rudyard Kipling décrit cela. Il y avait un commerce de photographies du Tibet, dont beaucoup étaient mises en scène.
Hertog : Pourquoi le Tibet a-t-il une telle emprise sur l'imaginaire de certains occidentaux ?
Norbu : Le premier facteur est l'emplacement. Nous sommes sur le Toit du Monde et avons des paysages vraiment spectaculaires. Ainsi, la terre elle-même est visuellement et artistiquement attrayante. Un autre facteur est que le Tibet est l'une des rares nations orientales jamais colonisées ou contrôlées par l'Occident. Il y a donc un sentiment que le Tibet est plus pur et vierge que d'autres endroits. De plus, pendant une grande partie des XIXe et XXe siècles, le Tibet était inaccessible aux Occidentaux, ce qui ajoutait à la mystique. Lorsque l'occultisme est devenu populaire dans l'Angleterre victorienne, le Tibet est devenu un lieu d'émerveillement, où les anciens mystères étaient préservés. Le roman Lost Horizon de James Hilton de 1933 décrit “Shangri-La”, une terre tibétaine cachée qui existe en dehors du temps. Le livre était un énorme best-seller et a été transformé en film en 1937.
Hilton a écrit Horizon perdu pendant la Grande Dépression, quand Hitler était en plein essor en Allemagne. Il est logique qu'il ait imaginé un endroit dans le monde où cette folie n'existait pas et où les gens pourraient vivre en paix et en liberté. Je ne lui reproche pas d'avoir fait du Tibet un idéal. Lost Horizon est une histoire merveilleuse. Je pense en fait que les Tibétains devraient revendiquer Shangri-La comme faisant partie de notre culture et de notre patrimoine. Je veux y croire moi-même.
Hertog : Vous voulez dire vous, trop long pour être une version idéalisée du Tibet ?
Norbu : Ne cherchons-nous pas tous quelque chose comme ça ? En fait, il existe une croyance populaire selon laquelle le Tibétain a peut-être inspiré le Shangri-La de Hilton. Les Tibétains croient en l'existence de vallées secrètes beyul dans le paysage tibétain qui peuvent s'ouvrir en temps de crise pour permettre aux fidèles d'y trouver refuge. On dit que ces vallées cachées sacrées ont été créées par le maître bouddhiste indien du VIIIe siècle Padmasambhava, qui a introduit le bouddhisme au Tibet et a prévu un avenir dans lequel les Tibétains devraient se cacher de la guerre et de la persécution.
Ce qui est étrange, c'est qu'il y a vraiment des endroits comme celui-ci dans le paysage tibétain. Quand j'étais adolescent dans les années 1960, j'ai rejoint la résistance tibétaine. Un jour, je chevauchais avec mes amis dans la vallée du Mustang à la frontière du Tibet et du Népal, et ils m'ont montré une fissure dans le flanc d'une montagne qui menait à un canyon étroit, qui s'ouvrait sur une vallée cachée où ils avaient un belle ferme avec pêchers et cultures. C'était l'un des camps où se cachaient les résistants.
Hertog : Les Occidentaux ont longtemps dépeint le Tibet en termes élogieux. Lorsque le Dalaï Lama s'est échappé du Tibet en 1959, une couverture du magazine Time l'a décrit comme le dieu-roi d'un pays serein et mystique. Cela a-t-il été bénéfique pour la représentation occidentale du Tibet, les exilés tibétains ?
Norbu : Je pense que cela nous a en fait affecté négativement. Exilés tibétains, la société se sent obligée de se conformer aux attentes des Occidentaux. Bien sûr, nous ne pouvons pas simplement blâmer l'Occident, mais il a une influence et un pouvoir démesurés. Il y a moins de deux cent mille Tibétains en exil. Ils sont très pauvres et l'argent joue un grand rôle dans la façon dont les gens prennent des décisions. Quand il est devenu évident que les Occidentaux s'intéressaient au bouddhisme, il y a eu cette ruée vers l'ouverture de centres du dharma pour les disciples occidentaux. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de très bons centres du dharma -– beaucoup de Geshes [moines qui ont obtenu un diplôme en théologie monastique bouddhiste – NDLR] qui enseignaient aux Occidentaux étaient très instruits – mais cela signifiait que les ressources étaient détournées de la communauté tibétaine.
Je ne veux pas blâmer Sa Sainteté [le Dalaï Lama]. Sa première formation politique fut communiste. En 1954, il a fait une tournée en Chine, que Mao Zedong [président et fondateur de la République populaire de Chine] a utilisée pour impressionner le très jeune Dalaï Lama. Je pense qu'il croit toujours que le gouvernement chinois veut essentiellement ce qu'il y a de mieux pour le peuple tibétain.
La non-violence est un concept important mais pas central dans le bouddhisme tibétain, le Dalaï Lama en a pourtant fait le cœur de son enseignement car cela séduit les Occidentaux. Les dirigeants tibétains réécrivent même l'histoire pour coller aux stéréotypes occidentaux. Le Tibet n'a jamais été une terre de paix et de sérénité, mais ils le présentent ainsi, car c'est ce que les Occidentaux veulent entendre. Cette idéalisation de la culture tibétaine détourne l'attention des vrais problèmes de vie ou de mort. 
Au lieu d'idéaliser le bouddhisme tibétain pour les Occidentaux, nous devrions discuter de ce qui se passe en Chine, qui devient de plus en plus autoritaire. Cela affecte non seulement les Tibétains, mais aussi les Ouïghours du Xinjiang, les résidents de Hong Kong et toute personne en Chine qui fait obstacle au régime actuel. Nous, Tibétains, avons une expérience directe de l'oppression du gouvernement chinois, et c'est ce que nous devrions communiquer au monde – cela et le génocide qui est en train d'être perpétré sur le plateau tibétain et au Xinjiang.
L'idolâtrie occidentale de tout ce qui est “traditionnel ” a également faussé la vision des Tibétains de la culture occidentale. Les Tibétains ont tellement entendu parler de la supériorité supposée du bouddhisme tibétain qu'ils s'intéressent peu à l'apprentissage occidental. L'idéalisation occidentale de l'ancien Tibet a encouragé les Tibétains à adopter la pensée conservatrice traditionnelle tout en rejetant la pensée critique. La communauté tibétaine en exil aurait dû développer des institutions démocratiques et une vision démocratique, mais au lieu de cela, notre société est devenue plus conservatrice et davantage axée sur le culte du Dalaï Lama. Nous sommes devenus une société sans discussion, car tout ce que le Dalaï Lama dit est le dernier mot. J'ai même eu des Occidentaux qui m'ont dit que les Tibétains n'avaient pas besoin de démocratie parce que c'est tellement mieux d'être gouverné par un “roi philosophe”, comme le Dalaï Lama.
Bien que je respecte Sa Sainteté, ce culte de la personnalité est simpliste et nuisible. Je ne pense même pas que ce soit très bouddhiste.
Hertog : Existe-t-il des liens entre la consommation américaine de produits chinois et l'oppression chinoise du Tibet ?
Norbu : Bien sûr qu'il y en a. Dans les années 1990, des politiciens comme le président Bill Clinton ne voulaient pas s'attaquer au problème du Tibet, car il empêchait l'établissement de relations commerciales solides avec le gouvernement chinois. Ils avaient proposé cette théorie selon laquelle de meilleures relations commerciales entre les États-Unis et la Chine conduiraient à la démocratisation de la Chine. Avant cela, dans les années 1980, il y avait un boycott assez efficace contre les produits fabriqués en Chine, et l'Occident était plus favorable à la cause tibétaine. Il y avait alors beaucoup de pression sur la Chine pour améliorer son bilan en matière de droits de l'homme. À cette époque, la Chine devait encore chaque année présenter une nouvelle demande pour le statut de nation la plus favorisée, et chaque année, la question tibétaine était soulevée au Congrès au cours de ce débat. Mais l'administration Clinton voulait donner à la Chine le statut permanent de nation la plus favorisée. Puis, en 2001, l'administration Bush a coupé tout lien entre ce statut et le bilan de la Chine en matière de droits de l'homme. Une fois cela arrivé, le gouvernement chinois pourrait agir en toute impunité parce qu'il savait que l'Occident se souciait plus des intérêts commerciaux que des droits de l'homme.
Maintenant, la Chine est devenue le plus grand État de surveillance au monde, emprisonnant quiconque s'exprime, et l'Occident continue de commercer avec la Chine. Les Occidentaux ont laissé les intérêts commerciaux obscurcir leur perception. Ils se sont illusionnés, pensant que la Chine s'orienterait vers la démocratie.
Pendant ce temps, les dirigeants occidentaux ont fait pression sur le dalaï-lama pour qu'il adhère à “l'approche de la voie du milieu”, ce qui signifie renoncer à toute prétention à un Tibet indépendant, s'engager dans la non-violence et négocier avec le gouvernement chinois sur le statut du Tibet en tant que région autonome à l'intérieur de la Chine. Le Dalaï Lama croit vraiment à la non-violence, mais le gouvernement chinois sait qu'il est dans une position désespérée. Pourquoi ferait-il des concessions ? Les Chinois viennent d'enchaîner les Tibétains et, en attendant, ils consolident leur emprise sur le Tibet. 
Il est commode pour les politiciens occidentaux d'encourager l'approche de la voie du milieu du Dalaï Lama, car cela sonne bien et leur permet de continuer à faire des affaires avec la Chine. C'est une façon de paraître vertueux et en même temps de faire du profit. Bien sûr, les négociations n'ont mené nulle part, Sa Sainteté n'a pas d'autres options, et l'oppression au Tibet n'a fait qu'empirer.
Hertog : Êtes-vous en train de dire que l'engagement du Dalaï Lama pour la non-violence n'est pas traditionnellement tibétain ?
Norbu : Les idées du Dalaï Lama sur la non-violence sont venues dans une certaine mesure du Mahatma Gandhi [qui a dirigé un mouvement non-violent pour l'indépendance de l'Inde vis-à-vis de la Grande-Bretagne – NDLR]. En fait, il n'y a pas de tradition de pacifisme inhérent au Tibet. Le cinquième dalaï-lama a pris le pouvoir sur le Tibet en 1642 en établissant une alliance avec un puissant souverain mongol et en réunissant un Tibet qui s'était fragmenté depuis la dissolution de l'empire tibétain. La Chine impériale a établi un protectorat sur le Tibet pendant le règne du septième Dalaï Lama, mais lorsque la dynastie Qing s'est effondrée, le Treizième Dalaï Lama a déclaré l'indépendance du Tibet en 1913. Les chefs religieux conservateurs se sont opposés à ses tentatives de moderniser la nation. Ils ne voulaient pas renforcer l'armée tibétaine, car ils craignaient qu'une armée forte ne diminue le pouvoir des monastères. Ils se sont également opposés à l'éducation laïque parce qu'elle était en concurrence avec l'apprentissage monastique. Leur opposition à la réforme a contribué à une situation dans laquelle le Tibet n'était absolument pas préparé à résister à l'invasion chinoise de 1950.
Hertog : Avec toutes vos critiques des élites monastiques bouddhistes, êtes-vous toujours vous-même bouddhiste ?
Norbu : Oui, je suis bouddhiste tibétain, mais je suis de ceux qui remettent en question l'autorité religieuse. Je suis critique envers le clergé mais j'admire la créativité et l'inventivité du bouddhisme tibétain tel qu'il est pratiqué par le peuple tibétain.
Les Tibétains ont reçu des enseignements bouddhistes de l'Inde et les ont ensuite adaptés à notre propre mode de vie ; certaines écoles ont conçu la méditation Tummo pour garder les méditants au chaud. D'autres ont développé la méditation en courant, lorsque les pratiquants devaient parcourir de longues distances par eux-mêmes. Et bien sûr, nous avons la Kora, la méditation en marchant autour des lieux saints, que beaucoup sinon la plupart des Tibétains pratiquent presque quotidiennement. Les Tibétains ont intégré le bouddhisme au tissu de la société tibétaine. Je suis attaché au bouddhisme tibétain, mais je ne défends pas le système religieux monastique qui a usurpé le pouvoir politique au Tibet. Ce n'est pas un problème avec le bouddhisme lui-même. C'est l'échec de notre système politique. C'est pourquoi le Tibet a besoin de démocratie.
Hertog : Avez-vous beaucoup de souvenirs des premières années de l'exil, après que le Dalaï Lama et près de cent mille autres Tibétains eurent fui le Tibet en 1959 ?
Norbu : Ma famille a eu le privilège d'avoir déménagé en Inde en 1950, juste au moment où les forces communistes chinoises envahissaient le Tibet. Nous n'avons pas subi les mêmes épreuves que les Tibétains qui ont dû fuir subitement en 1959. J'étais juste un bambin lorsque nous avons quitté Lhassa et je n'ai aucun souvenir de la vie là-bas, mais je me souviens de l'exode des Tibétains, quand j'avais dix ans. Mon père a été impliqué dans la demande au gouvernement indien d'accorder un sanctuaire au Dalaï Lama. Il n'était pas du tout certain que l'Inde accepterait les réfugiés, parce que [le Premier ministre Jawaharlal] Nehru était un ami de la Chine à l'époque.
Hertog : [Les poètes] Allen Ginsberg et Gary Snyder sont arrivés à Dharamsala en 1962 et ont été parmi les premiers des nombreux chercheurs spirituels occidentaux à s'y rendre. Comment était-ce lorsque ces pèlerins occidentaux ont commencé à se présenter à la recherche de l'illumination ?
Norbu : J'étais adolescent dans les années 60, juste le bon âge pour traîner avec les hippies. On avait de la bonne musique ; Bob Dylan, les Beatles. Je jouais dans un groupe de rock. Le samedi soir, on jouait dans les salons de thé. J'étais donc reconnaissant que “les hippies” soient là. C'était l'occasion d'ouvrir mon esprit à de nouvelles choses. J'ai encore des amis de cette période, dont certains sont devenus plus tard des universitaires spécialisés dans le Tibet.
Mais la plupart des Occidentaux qui sont venus à Dharamsala dans les années 1960 et 1970 savaient très peu de choses sur le Tibet en tant que nation. Ils idéalisaient Mao et la Chine nouvelle. Ils pensaient que les guérillas tibétaines luttant pour l'indépendance n'étaient que des pions de la CIA envoyés pour saboter la courageuse nouvelle Chine de Mao. Ils refusaient de croire que la Grande Famine chinoise [1959-1961] avait réellement eu lieu. Ils étaient sûrs que c'était de la propagande de la CIA. Ils pensaient que la révolution culturelle de Mao était un beau mouvement et apporterait un monde meilleur. Beaucoup de ces jeunes Occidentaux avaient des idéaux irréconciliables : d'un côté, ils idéalisaient la superstition de la religion tibétaine traditionnelle ; de l'autre, ils admiraient la Chine communiste athée.
Hertog : Quand vous aviez dix-neuf ans, vous vous êtes enfui pour rejoindre les forces de guérilla tibétaines dans le nord du Népal, qui combattaient l'armée chinoise de l'autre côté de la frontière au Tibet.
Norbu : J'ai rejoint la résistance par romantisme. J'ai eu une grosse dispute avec mon père, qui ne voulait pas que je devienne un combattant de la liberté. Il avait une autre carrière en tête pour moi. Mais ma mère ne m'a pas découragé car son propre père avait été général dans l'armée tibétaine et avait combattu les forces chinoises dans l'est du Tibet en 1918. Mon grand-père avait la réputation d'être un combattant audacieux, et j'imaginais suivre ses traces.
Plus encore, je me suis inspiré de mes idoles littéraires, comme Ernest Hemingway. Quand j’ai lu For Whom the Bell Tolls [le roman d’Hemingway sur la guerre civile espagnole], j’ai vu un parallèle entre la lutte des partisans espagnols contre le fascisme et la lutte des guerriers tibétains Khampa contre l’oppression chinoise.
Pour être tout à fait honnête, je n'ai pas beaucoup combattu. J'ai fait un travail de renseignement, parce que j'avais plus d'éducation que beaucoup d'autres. Quand il est devenu clair que notre résistance de guérilla n'allait nulle part et que la CIA a cessé de nous soutenir, j'ai décidé de devenir écrivain — pour contrer la propagande communiste — et présenter la vérité sur le Tibet au monde, afin que les autres comprennent ce qui se passait. J'ai dû apprendre seul à écrire. Je ne suis jamais allé à l'université et je n'avais qu'une maîtrise de l'anglais au secondaire. Je me suis surtout éduqué par la lecture.
Je suis allé à St. Joseph's, un prestigieux pensionnat anglais à Darjeeling, où j'ai étudié la littérature anglaise. C'est ainsi que j'ai rencontré Hemingway.
Hertog : Lorsque vous avez rejoint les forces de guérilla tibétaines, vous attendiez-vous à ce que le Tibet puisse être repris ?
Norbu : Bien sûr, il y avait de l'espoir que nous revenions. Jusqu'à la fin des années 1960, des parachutistes tibétains étaient transportés du Népal au Tibet pour combattre les Chinois. Et puis la Révolution culturelle a commencé en 1966, et le Tibet a été bouclé. D'après les nouvelles qui ont réussi à sortir, nous avons compris que la Chine était dans le chaos ; les communistes brisaient et détruisaient tout ; des millions de personnes étaient tuées ; il y avait des factions belligérantes internes en Chine. Les Tibétains ne pouvaient tout simplement pas comprendre ce qui se passait. Nous étions encore en train de traiter tout ce qui nous était arrivé depuis que les Chinois avaient pris le contrôle du Tibet dans les années 1950. Nous savions à peine ce qu'était le communisme avant l'invasion. Nous étions une société religieuse isolée, conservatrice, essayant de faire face à l'invasion d'une nation communiste antireligieuse de gauche radicale.
Mais pendant ces premières années, nous avions encore de l'espoir. Avec la Chine dans le chaos, il ne semblait pas impossible que l'armée chinoise puisse être vaincue et que nous puissions revenir. Le Dalaï Lama soutenait encore l'idée de l'indépendance du Tibet à l'époque. La communauté en exil était très optimiste. Nous chantions des chansons patriotiques et j'écrivais des pièces patriotiques. De nos jours, l'administration tibétaine minimise l'histoire des combattants de la guérilla et promeut plutôt l'image du Tibet en tant que nation de pacifistes. Mais dans les années 1960, nous n'avions pas seulement les combattants qui avaient été formés par la CIA, mais aussi des milliers de Tibétains qui ont été formés en Inde dans le cadre de la Special Frontier Force. Il y avait de l'espoir. Et ce n'était pas injustifié.
Je suis attaché au bouddhisme tibétain, mais je ne défends pas le système religieux monastique qui a usurpé le pouvoir politique au Tibet. . . . Le Tibet a besoin de démocratie.
Hertog : Quand cet espoir a-t-il pris fin ?
Norbu : En 1973, la CIA a décidé que l'opération tibétaine était un échec et a retiré son soutien. Et après la mort de Mao Zedong en 1976, Deng Xiaoping est arrivé au pouvoir et a ouvert la Chine au commerce international. Lorsque l'Occident a commencé à se rapprocher de la Chine, le régime communiste est progressivement devenu plus puissant que jamais.
Hertog : La résistance continue-t-elle au Tibet ?
Norbu : Oui, toutes les années suivantes, il y a eu un soulèvement ou une manifestation. Le dernier, en 2008, a été brutalement réprimé. Il est devenu de plus en plus difficile de manifester au Tibet. Le gouvernement chinois est très sophistiqué dans la façon dont il contrôle la population, utilisant la technologie pour suivre les mouvements de chacun et plantant des espions partout. Il n'y a pas que la police. Il y a des informateurs dans les appartements des immeubles, dans les écoles, sur les lieux de travail. Les gens ne savent pas à qui faire confiance. Il est impossible de s'organiser ou de parler librement. C'est ce qui a poussé les Tibétains dans la récente vague d'auto-immolations. Se brûler à mort est un acte de protestation solitaire que les autorités ne peuvent arrêter.
Le gouvernement chinois n'a pas l'intention de faire de compromis sur le Tibet. Ils ne font qu'enchaîner le Dalaï Lama. Ils ne sont pas impressionnés par sa non-violence. Je ne parle pas de promouvoir la violence, mais même lorsque vous utilisez des méthodes non violentes, vous devez être conflictuel dans une certaine mesure. La non-violence n'est pas une formule magique qui résout tout. Même Gandhi a dit : « Là où il n'y a qu'un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. Je suis d'accord que d'autres méthodes — protestation non-violente, opinion populaire, diplomatie, boycotts — devraient être essayées en premier. Mais la violence ne peut pas toujours être évitée. Cela peut être une démonstration de faiblesse ou de lâcheté de se rabattre sur un pacifisme instinctif et de bien-être. »
Les gens m'accusent d'être un fauteur de troubles et de vivre dans le passé parce que je milite toujours pour l'indépendance du Tibet alors que les dirigeants tibétains en ont abandonné l'idée. Mais je pense que les Tibétains en exil doivent aux Tibétains au Tibet de respecter leur vision et leurs idéaux. Les gens au Tibet qui ont perdu la vie et la liberté en protestant contre le régime chinois n'ont pas demandé un compromis ou un ajustement de la façon dont la Chine gouverne le Tibet ; ils veulent la fin de l'occupation et un pays libre et indépendant. Le Dalaï Lama dit qu'il pardonne aux Chinois et qu'il n'a aucune colère envers la Chine. C'est merveilleux. Pendant ce temps, les gens au Tibet souffrent.Jamyang Norbu - D-L .jpg
En 2018, Sa Sainteté m'a demandé de venir le rencontrer et nous avons parlé pendant près d'une heure. Bien sûr, il n'était pas d'accord avec ma position sur l'indépendance du Tibet. Il se tient toujours par sa Voie du Milieu. Mais il a dit qu'il respectait mes efforts pour rappeler au monde que le Tibet était autrefois un pays indépendant et doit le redevenir. Il a dit que le travail que je fais pour promouvoir l'indépendance du Tibet est précieux pour son approche de la Voie du Milieu, parce que le gouvernement chinois ne négociera pas avec les Tibétains si nous ne pouvons pas faire valoir que nous étions un pays indépendant autrefois.
J'ai remercié Sa Sainteté pour ses paroles aimables, mais j'ai clairement indiqué que je ne suis pas d'accord avec lui. Je ne fais pas la promotion de l'idée de l'indépendance du Tibet pour que les négociateurs tibétains soient mieux placés pour conclure un accord avec la Chine. J'ai dit à Sa Sainteté que je ne suis pas prêt à faire des concessions et que je continuerai à lutter pour l'indépendance. Je lui ai demandé de se souvenir dans ses prières de tous les Tibétains qui luttent pour l'indépendance. "Bien sûr, très certainement", a-t-il répondu, ce qui signifiait beaucoup pour moi.

Hertog : Cela fait plus de soixante ans que le Dalaï Lama a fui le Tibet. Y a-t-il encore un espoir pour l'indépendance du Tibet ?
Norbu : L'empire chinois est fragile, car il est bâti sur l'oppression. Dans une démocratie, il existe des moyens par lesquels les gens peuvent exprimer leurs frustrations, et l'injustice, dans une certaine mesure, peut être combattue. Mais en Chine, il n'y a pas de débouché. Si l'oppression est trop grande, tout peut s'effondrer. Si l'empire devait se briser, je pense que la démocratie pourrait être possible dans les plus petites entités qui resteraient. En fait, chaque province chinoise a la taille d'un pays européen, et différentes régions avaient à l'origine leurs propres langues et cultures. Je pouvais imaginer un Sichuan démocratique ou un Guangdong démocratique. Je ne suis pas le seul à le dire. Il y a des dissidents et des écrivains chinois comme Liao Yiwu qui ont appelé à la dissolution de l'empire.
L'héritage impérial est la maladie. Un empire aussi vaste et puissant ne tolère pas l'autodétermination locale. C'est une force d'homogénéisation qui exige que chacun se soumette au gouvernement central. Les habitants de Taïwan et de Hong Kong ont réalisé qu'il valait mieux ne pas faire partie de la Chine, et moi, parmi tant d'autres, j'espère toujours qu'un jour l'empire se brisera.
C'est là que les Tibétains doivent poursuivre le combat et se préparer pour le long terme. Nous pouvons l'emporter si nous sommes capables de garder notre culture intacte.
Hertog : Pourquoi décrivez-vous la Chine comme un “empire” alors que, nominalement, c'est une nation communiste ? Xi Jinping est-il un empereur ?
Norbu : L'idéologie régnante sous Xi Jinping n'est pas le communisme mais “un nationalisme/impérialisme agressif”. Ce n'est pas nouveau en Chine. Pendant des siècles, l'empire chinois a dominé et absorbé les régions voisines non chinoises. Le point de vue officiel est que c'est un privilège pour ces régions de devenir une partie de la Chine, parce que la Chine est le centre culturel du monde, et tous les autres à la périphérie sont des barbares.
Hertog : La philosophie confucéenne a façonné la culture chinoise pendant des siècles et est un élément clé de l'idéologie du gouvernement chinois d'aujourd'hui. Les valeurs confucéennes, telles que le respect des aînés, la loyauté envers les supérieurs et le maintien de la hiérarchie sociétale, sont-elles compatibles avec la démocratie ?
Norbu : Le régime actuel utilise le confucianisme pour défendre l'autoritarisme. Les autorités affirment qu'en raison de son héritage confucéen, la culture chinoise préfère l'ordre et la hiérarchie à la liberté et à l'égalité, mais elles ne semblent pas avoir réellement lu les Entretiens de Confucius [un ancien texte chinois qui présente la philosophie de Confucius - NDLR]. Je ne prétends pas être un érudit confucéen, mais j'ai lu les « Entretiens », et Confucius était beaucoup plus démocrate que les autorités chinoises ne le prétendent. Il appelle à la désobéissance au dirigeant lorsque celui-ci n'honore pas le code moral. La façon dont les gouvernements impériaux chinois ont utilisé le confucianisme pour justifier l'oppression de leurs sujets est une parodie de ce que Confucius a réellement enseigné.
La Chine contemporaine est un matérialisme déchaîné. D'un côté, le gouvernement rejette la spiritualité ; de l'autre, il invoque la culture « confucéenne » pour justifier son mépris des droits individuels et son rejet des principes démocratiques. Vous ne pouvez pas justifier l'oppression en prétendant qu'il s'agit d'une « différence culturelle ». Personne ne choisit d'être opprimé. Demandez simplement aux dissidents chinois.
Hertog : Comment les Tibétains peuvent-ils préserver leur culture sous l'oppression chinoise ?
Norbu : Ce n'est pas une tâche facile. Nous avons besoin d'endurance et de détermination. La communauté tibétaine en exil a la grande responsabilité d'être une source d'inspiration pour le peuple tibétain, qui est empêché d'exprimer son identité tibétaine. Le problème est qu'à l'heure actuelle, notre identité tibétaine tourne autour du Dalaï Lama. Il est le symbole qui nous unit. Mais nous ne pouvons pas miser notre identité et notre culture sur une seule personne. Nous avons besoin d'institutions fondamentales pour maintenir une culture vivante, qui comprend la musique, la danse, la nourriture, les blagues, les histoires. C'est ce que j'essaie de préserver et de chérir.
La vallée cachée de Beyul n'a pas besoin d'être un lieu physique. Lorsque les exilés tibétains sont arrivés en Inde, nous avons créé une sorte de beyul — un refuge où nous avons essayé de préserver notre culture. Nous avons établi un centre de médecine traditionnelle tibétaine ; la Bibliothèque des œuvres et archives tibétaines ; et l'Institut tibétain des arts du spectacle. Nous avons recréé les monastères du Tibet. Tout cela était une sorte de beyul. Nous n'avons pas nécessairement besoin d'un territoire physique pour préserver notre culture et notre identité. Tant que nous avons des moyens de communiquer, nous pouvons créer ces terres cachées.
Hertog : Vous n'êtes pas retourné au Tibet depuis votre enfance. Comment préserver la culture et l'identité tibétaines pour vous-même et les transmettre à vos propres enfants ?
Norbu : Ça a été une montée difficile. J'ai peur de ne pas avoir toujours réussi. Nous vivons maintenant dans le Tennessee rural, un endroit sans communauté tibétaine. Nous nous sommes retrouvés ici parce que ma femme, qui est née dans la communauté tibétaine en exil en Inde, a obtenu un emploi ici en tant que médecin. Elle et moi parlons tibétain à la maison. Mes deux filles parlent un peu tibétain, mais pas couramment. Il y a beaucoup de Tibétains comme nous qui ont du mal à élever leurs enfants dans une autre culture. Nous avons essayé d'envoyer nos filles à l'école en Inde, mais la maison leur manquait et, à la fin, j'ai pensé qu'une famille devrait être ensemble. Les parents ne peuvent pas trop pousser leurs enfants, sinon cela les rebutera. Je veux que mes enfants trouvent leur propre chemin. Notre plus jeune a maintenant dix-huit ans et termine ses études secondaires. Notre aînée a vingt-quatre ans et est une militante et parajuriste qui s'intéresse au droit de l'immigration. Elle vit à Jackson Heights, New York, le quartier tibétain du Queens, et a un colocataire tibétain. Je suis content qu'elle ait trouvé une communauté tibétaine. Il est difficile de maintenir une culture à longue distance.
Hertog : Retourneriez-vous au Tibet si vous le pouviez ?
Norbu : Oh, oui ! La culture tibétaine est toujours très importante pour moi. Je ne peux pas imaginer le monde sans le Tibet. Il y a beaucoup de choses que j'aime dans la culture occidentale, et à certains égards, je suis un internationaliste, mais je suis aussi complètement et absolument tibétain. S'il y avait un gouvernement à moitié acceptable au Tibet qui me laisserait vivre en paix, je m'y installerais en un clin d'œil.
Hertog : Quel devrait être le rôle du Dalaï Lama dans un Tibet indépendant ?
Norbu : Lorsque le Cinquième Dalaï Lama a créé son gouvernement il y a près de quatre cents ans, il a uni un pays qui avait été divisé par des factions en guerre. Mais l'institution du Dalaï Lama a fait son temps et les Tibétains devraient trouver d'autres formes de gouvernement, plus démocratiques.
Toute l'idée des lamas incarnés va à l'encontre des idées bouddhistes sur la renaissance. Le concept est un outil politique que les Tibétains ont inventé il y a des siècles. Je n'y crois pas vraiment. Même le Cinquième Dalaï Lama lui-même ne semble pas avoir cru qu'il était une véritable incarnation. Dans son autobiographie, il admet qu'en tant que jeune enfant, il a échoué au test qui aurait dû prouver qu'il était la réincarnation du quatrième Dalaï Lama. Tout au plus, un Tibet indépendant devrait avoir un Dalaï Lama comme figure de proue, et non comme son chef suprême.
Hertog : L'actuel Dalaï Lama a maintenant quatre-vingt-quatre ans. Que se passera-t-il quand il mourra ?
Norbu : Cela n'est jamais discuté dans la communauté tibétaine en exil. Les Tibétains sont dans le déni et ne semblent pas avoir de plan. Le Parti communiste chinois, quant à lui, a un plan par lequel il produira sa propre réincarnation du Dalaï Lama après le décès de l'actuel Dalaï Lama. Les autorités chinoises trouveront un joli garçon tibétain et le feront éduquer par des moines fidèles au gouvernement chinois. S'ils peuvent le contrôler, ils peuvent contrôler le Tibet.
J'ai exhorté notre Dalaï Lama actuel à annoncer officiellement qu'en aucun cas il ne se réincarnera en Chine. Il a une attitude cavalière à ce sujet — il a plaisanté en disant qu'il pourrait choisir de renaître en tant que femme ou pas du tout — mais il n'a jamais sérieusement annoncé qu'il ne se réincarnerait pas au Tibet sous contrôle chinois.
Hertog : Le projet de loi de secours contre le COVID qui a été adopté au Congrès en décembre dernier contenait une clause surprise stipulant que les États-Unis tiendront pour responsable tout responsable chinois qui interfère avec la sélection du prochain dalaï-lama. Cela sera-t-il efficace ?
Norbu : C'est définitivement une évolution positive. Jim McGovern, un membre du Congrès démocrate du Massachusetts, a promu la législation. C'est un grand défenseur des droits de l'homme. Il avait aussi le soutien de certains républicains, comme Marco Rubio. Mais maintenant, le Dalaï Lama doit faire sa part et annoncer un endroit précis où il renaîtra – en dehors de la Chine, bien sûr.
La non-violence n'est pas une formule magique qui résout tout. Même Gandhi a dit : « Là où il n'y a qu'un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. »
Hertog : Malgré vos critiques du Dalaï Lama, vous l'avez appelé « le symbole vivant de l'espoir pour la liberté des Tibétains ». EnIMG_20210813_0006 - Copie.jpg fin de compte, pensez-vous qu'il a été un bon leader pour le peuple tibétain ?
Norbu : Je pense qu'il a fait de son mieux, mais une personne ne peut pas être responsable de toute une nation. Il n'a jamais choisi d'être mis dans cette position, et tout au long de sa vie, il a été entouré de conflits et de luttes de pouvoir. Au début au Tibet, il a fait une série d'erreurs. Les communistes ont pu le manipuler à l'adolescence. Ils ont plus ou moins réussi à faire de lui un communiste. Je ne le blâme pas — il était très jeune — mais je blâme les institutions qui ont intronisé un enfant de quinze ans comme chef suprême d'un pays menacé. Le Dalaï Lama a vécu sa vie dans une tour d'ivoire et n'a jamais eu la chance d'en apprendre davantage sur la vie des Tibétains ordinaires. Il a toujours été entouré de personnes avec leurs propres intérêts et ambitions qui lui ont souvent donné de mauvais conseils. Malgré cela, il a réussi à faire un certain nombre de bonnes choses : il a créé le gouvernement tibétain en exil à son arrivée en Inde. Il a mis en place le nouveau système éducatif et a recréé le système monastique. Il s'est également efforcé d'être un bon gourou spirituel, et il nous a très bien servi dans ce sens. Mais il n'est pas du tout politiquement avisé. J'aurais aimé qu'il puisse s'en tenir à être un enseignant spirituel.
Hertog : Le Dalaï Lama a dit qu'il se considérait comme un marxiste. Êtes-vous d'accord avec lui pour dire que le Bouddha aurait pu soutenir le communisme ?
Norbu : Le communisme fait de grandes promesses ; une égalité totale, un monde juste, une société parfaite. Mais il ne fait pas de compromis et il nie la complexité. Je ne pense pas que le Bouddha aurait favorisé le communisme, car il considérait que la réalité dans laquelle nous existons était par définition imparfaite. La Première Noble Vérité est que la souffrance est une caractéristique innée de l'existence. Le Bouddha n'aurait donc pas accepté l'idée d'une société parfaite. Son objectif principal était de se libérer du samsara, et non de poursuivre la perfection au sein du samsara.
Si le Bouddha approuvait n'importe quelle forme de gouvernement, je pense qu'il appuierait la démocratie. Dans son dernier discours, le Bouddha a expliqué comment le Vrijji, une confédération tribale du nord de l'Inde qui pratiquait une forme précoce de démocratie, devrait se défendre contre un puissant monarque autocratique. Je trouve merveilleux que le Bouddha ait pensé à de telles questions il y a 2500 ans. Il souligne l'importance de protéger les institutions démocratiques et les procédures appropriées, y compris le respect et la protection des femmes. Et il a tout à fait raison : la seule façon de protéger la démocratie est de protéger ses institutions, car les humains ont toujours des défauts. La démocratie a aussi des défauts, mais c'est le meilleur système que nous ayons. Nous vivons dans un monde imparfait.
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Judith Hertog, The Sun – juin 2021

(avec mes remerciements pour la traduction supervisée aimablement par O. Guimard)
https://www.thesunmagazine.org/issues/546/defending-the-roof-of-the-world?fbclid=IwAR0sl9Dj1CeSTVtv4GWQ3I4s8ez5VdlgUD6OVvgwoIz55Z0b7e9IDsM4IqY

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En guise de “conclusion” nous livrerons une partie du courrier d’un ami … :
 « C'est une évidence pour moi maintenant, le bouddhisme tibétain occidental (B.T.O.) est devenu une entreprise qui ne me convient plus. Malgré les liens très forts qui me lient à lui, j'essaie désormais de le considérer comme je considérerais n'importe quelle autre religion, avec distance, et ayant peu à offrir à l'humanité. Les solutions pour le monde et l'humanité ne passent plus/pas par les religions. Je suis assez d'accord avec le Dalaï-Lama sur certains points, en allant plus loin, n'ayant pas ses responsabilités. La communauté B.T.O. sur Facebook m'avait fait honte ces deux dernières années. Son silence, ses dévots avec leurs rappels à l'ordre, ses demandes à ce que l'on se taise ! C'est pitoyable ! 99% des échanges B.T.O. sur Facebook sont d'un ennui total, et vont dans le même sens. Et ce serait le 1% plus critique qui devrait se taire… ! 
Mes messages, nos messages n'ont malheureusement pas eu beaucoup d'effet. C'est vrai que le B.T.O. a changé, est devenu nettement plus religieux, trop religieux à mon goût. J'avais essayé de changer un peu le cours des choses, le rendre davantage intellectuel, critique, autocritique, mais je crains que cela fait depuis longtemps que “les éléments les plus bouddhistes” dans le sens introspectif (individuel et collectif) sont partis, laissant le champs au tout-religieux ... et dévots... Est-ce que c'était/c'est un choix conscient des B.T.O. ? Je n'en sais rien, mais je dois bien me rendre à l'évidence. Tout comme le judaïsme, le christianisme, l'Islam, je n'ai plus à vouloir changer le B.T.O., c'est aux B.T.O. (ou à leurs guides) de décider dans quel sens ils veulent aller. »
19 novembre 2019
J. V.
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… ainsi que Lama Thoubten Yéshé (1935-1984) qui voyait loin !

Apporter le Dharma en Occident

Questionnements sur le développement des “centres lamaïste” et direction sur la façon dont les choses peuvent être entrevues.
L’édification des “centres lamaïste” s’est fait sur l’initiative de groupes de personnes très motivées dans la années 70/80 avec l’agrément de maîtres de Lignées.
L’objectif était d’offrir aux personnes qui en exprimaient le souhait, des lieux où ils puissent pratiquer la méditation en toute sérénité, d’où leur utilité dans un protocole de développement dans la continuité sur les générations en devenir. Il semblait nécessaire d’établir une forme de communauté de pratiquant(e)s, du vivre ensemble dans un partage des perspectives du Mahayana au travers d’une vie quotidienne dans un environnement sociétal consumériste difficile et peut favorable, voire hostile !
    Il fallait trouver les moyens de reformulations des concepts étriqués individualistes nés autour du mercantilisme exacerbé, prenant appuis sur l’indispensable partage fraternel de la condition humaine, fondement de notre propre humanité. Transformer donc cette dynamique vers l’expérience possible de la paix intérieure, d’un esprit en transcendance.
Pour ce faire il était nécessaire que soit donné les enseignements, instructions claires par des maîtres qualifiés en la tradition.  
Question à Lama Thoubten Yéshé :
 “Concernant la responsabilité des enseignants dans les centres, comment pensez-vous que les membres de la communauté doivent les considérer, sur la question de la responsabilité du programme en général, les activités générales des centres ?”
« Je pense que c’est un sujet important pour avoir une vision plus large et pour avoir une orientation forte dans l’échange d’idées entre les enseignants, les géshés, les Lamas, Tülkus et autres … et les directeurs spirituels occidentaux.
Donc sans cette connexion forte, sans compréhension de l’autre, il est très difficile de faire des programmes, des présentations, donc tout cela est important. La communication entre les membres de la communauté sur leurs activités et leurs projets futurs, la planification et autres devraient être lié de façon proche avec les enseignants eux-mêmes.
En effet, si les enseignants ou étudiants, les directeurs du planning ne communiquent pas, je pense, qu’il n’y aura pas un bon contacts d’échanges ; donc on ne pourra pas mettre en œuvre la pensée du Mahayana, oui, car c’est conflictuel. S’il y a un conflit, par exemple si vous êtes le directeur, que je suis l’étudiant et qu’un différent conflictuel s’installe entre nous, c’est le désastre ! Comprenez-vous bien ce que je veux dire ?
Le fait d’avoir apporté le Dharma en Occident, c’est quelque chose de vraiment spécial, n’est-ce pas ? Dans cette perspective une part de votre personnalité doit s’effacer, s’oublier et disparaître, et nous devons lier cette démarche à la spécificité de la personnalité occidentale et de cette façon nous mettons en commun cette grande énergie ; alors nous réussirons. » 
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Lama Yeshe – Lama Tsong Khapa Institute, Pomaia - Italie.
 Lama Yeshe Wisdom Archive © 25 octobre 1982

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 « [Pour Gampopa ou Dhagpo Lhaje 1079-1153] la voie de la perception (tib. gzhir shes pa) est bien une voie autre que la voie des sūtra et la voie des mantra (transformation de la Base). Cette troisième voie n’a pas besoin d’un guru qui initie un disciple dans le cadre d’une consécration yogatantra supérieure, mais d’un ami de bien (skt. kalyāṇamitra), qui introduit l’étudiant en la nature de l’esprit (tib. ngo sprod), y compris en dehors d’un cadre tantrique. Comme il s’avère du Guide du Naturel (Sahajasiddhipaddhati de Lakṣmīṅkārā), après l’introduction à la nature de l’esprit, l’individu "introduit" peut même poursuivre sa propre voie religieuse, quelle qu’elle soit (y compris le brahmanisme, etc.), ou professionnelle, familiale... Il peut aussi, comme une cerise sur le gâteau, “accumuler du mérite”, pratiquer les mantras dans le cadre d’une consécration avec un guru, vivre comme un Heruka, etc., s’il veut des siddhi, un corps d’arc-en-ciel, etc. Il est “libre”. »

https://hridayartha.blogspot.com/2021/08/la-voie-de-la-perception-selon-gampopa.html?fbclid=IwAR12DY_CYoCv65KKjE5nWqxOfJoDnWE5NfG7eb12NzaWVF0G2oyHT2qO46Y

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Notre mot de clôture de cinq décennies de profonds engagements de vie :  
— “habité par une certaine sincérité et/ou authenticité spirituelle” auxquelles nous devions bien cela, devons-nous pour autant nous cacher pour vivre ... et enfin mourir ? 

“Organ Solo” - Neil Young - « Dead Man » (22') 

- Annotation 2019-10-27 230354.jpg

( mes remerciements à S. Grillet

pour sa participation et sa relecture attentive ...)

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